Pierre Jacquot est un ingénieur du son, réalisateur et formateur français dont la carrière s’étend sur près de 50 ans dans l’industrie musicale et audiovisuelle. Il a eu le privilège d’être le « soundman » de grands artistes tels que Ray Charles, Peter Gabriel, Phil Collins ou Steve Lukather (Toto), tant en studio qu’en live.
Au-delà de ses activités de mixeur et producteur, Pierre a supervisé le son de nombreux événements majeurs, dont la FIFA World Cup 2010 à Johannesburg, les NRJ Music Awards et le festival Jazz in Marciac.
Passionné par la pédagogie, il transmet aujourd’hui son expertise en acoustique, production et ingénierie du son, notamment à travers des formations professionnelles, tout en continuant d’accompagner des projets artistiques variés.
Ton rôle au sein des studios Lab’UT
Comment définirais-tu ton rôle parmi nous, entre transmission, expertise technique et accompagnement artistique ?
Je vois précisément mon rôle comme un point d’équilibre entre la formation, la supervision technique et l’accompagnement créatif. Ayant participé à la conception et à la supervision de certains choix technologiques de ce studio, je suis naturellement engagé dans ce projet. Bien sûr, la qualité fluide et constructive de notre relation participe largement à ce sentiment d’intégration.
Passionné de pédagogie, j’ai à cœur de partager mes méthodes et mon expérience afin de permettre à chacun de progresser rapidement et en confiance. Voir naître cette compréhension, cette « étincelle », reste pour moi la meilleure des récompenses.
Enfin, accompagner les projets artistiques issus de ces rencontres est une réelle source de fierté. Contribuer à l’émergence de nouveaux talents et les aider à structurer leur identité sonore, c’est précisément ce qui donne tout son sens à ma mission parmi vous.

Parcours et expérience internationale
Tu as travaillé à Abbey Road, à Paris comme à Londres : quels enseignements essentiels retiens-tu de ces environnements d’excellence, et comment les transmets-tu aujourd’hui à nos stagiaires ?
Et dans quelques autres d’ailleurs… Je reviens tout juste de deux semaines au Power Station à New York ! Mais c’est vrai, Abbey Road est un peu devenu ma seconde maison.
Travailler dans des lieux d’exception impose forcément un niveau d’exigence très élevé. Ces environnements d’excellence créent des standards, des méthodes et une rigueur qui deviennent une seconde nature. Je me suis aujourd’hui spécialisé dans la prise de son orchestrale, ce qui souligne encore davantage l’importance de la rigueur et de la méthode.
Mais ce que je retiens surtout, c’est que même ces institutions historiques sont en pleine mutation : l’industrie évolue, les workflows changent, et il faut sans cesse réinventer les espaces comme les pratiques.

C’est précisément cet état d’esprit que je transmets aujourd’hui aux stagiaires : une combinaison de maîtrise technique, de respect des fondamentaux et de capacité à imaginer les studios et les processus de demain. J’ai la chance d’être entouré par une équipe de collaborateurs très jeunes, souvent constituée de mes anciens étudiants, ce qui m’oblige à remettre en question mes bases tout en transmettant l’exigence de ces standards.
Nous sommes au cœur d’un secteur en transformation, et c’est ce qui rend le défi aussi passionnant que stimulant pour les futures générations d’ingénieurs du son.
Conseils d’isolation acoustique
Pour quelqu’un qui souhaite optimiser un espace de travail audio, quels sont les principes d’isolation et de traitement acoustique que tu considères comme prioritaires ?
Optimiser un espace de travail audio ne s’improvise pas. C’est l’un des rares domaines où je déconseille fortement le bricolage : l’isolation et le traitement acoustique reposent sur des principes très précis, et la collaboration avec un spécialiste change radicalement le résultat.
Les priorités ? D’abord une isolation réellement maîtrisée, basée sur la désolidarisation, la gestion des masses et l’étanchéité — trois piliers indissociables. Ensuite, un traitement acoustique cohérent, pensé autour de la géométrie de la pièce, du contrôle des basses fréquences et de la gestion des premières réflexions.
Une idée reçue consiste à mélanger ces deux impératifs que sont l’isolation et le traitement. Même s’ils sont interdépendants, ils n’ont pas le même objectif. Trop de gens pensent qu’un studio bien insonorisé est forcément bien traité — et inversement. C’est totalement faux.
L’expérience joue enfin un rôle clé, car les fausses bonnes idées pullulent et le bruit permanent d’Internet ne simplifie rien. Un bon espace audio, c’est avant tout une approche méthodique, mesurée et adaptée à chaque contexte.

Choix et cohérence du matériel
Quand on équipe un studio, comment arbitres-tu entre la qualité du matériel, son utilité réelle et la cohérence de la chaîne audio ? Quels sont tes « incontournables » à ne jamais négliger ?
Pour équiper un studio, j’adopte toujours une approche systémique : chaque outil doit être évalué en fonction de son usage réel et de sa place dans la chaîne audio. Le maître mot, c’est la cohérence.
Investir massivement dans un seul maillon tout en négligeant les autres est la pire stratégie possible : une chaîne n’est jamais plus solide que son élément le plus faible.
Mes incontournables ?
- Une conversion exemplaire
- Une écoute fiable
- Une alimentation propre et stable
- Un environnement acoustique parfaitement maîtrisé
Tout le reste découle de ces fondamentaux.
Et là encore, les « conseils miracles » trouvés en cinq minutes sur Internet font souvent plus de mal que de bien. Construire une chaîne cohérente demande du recul, de la méthode et une vision globale de l’écosystème audio, bien plus que l’accumulation impulsive de matériel. C’est d’ailleurs à la fois le charme et le talon d’Achille de notre rapport à l’équipement audio professionnel : l’affect que nous y mettons.

Méthodologie de travail en studio
As-tu développé une méthode particulière pour aborder un mix ou un enregistrement ? Quelles sont les étapes clés que tu recommandes aux ingénieurs en devenir ?
Chaque mix ou session d’enregistrement est un cas particulier. Notre métier reste avant tout un métier d’artisan, où l’écoute, l’intuition et l’expérience priment sur les recettes toutes faites.
Avec le temps, j’ai compris qu’il n’existe pas de méthode unique, mais plutôt un ensemble de réflexes. La gestion du temps et de l’envie est primordiale : il n’est pas naturel de rester des heures en écoute intensive sur un morceau de trois ou quatre minutes. Cette répétition crée une érosion de l’attention qui finit par nous couper de nos intuitions.
Je conseille donc de mixer relativement vite et de fragmenter les sessions de travail afin de restaurer de la fraîcheur d’écoute.
La notion de diagnostic est également essentielle : il ne sert à rien de déployer une technique virtuose dans un contexte que l’on a mal compris.
Traditionnellement, la « digestion lente » de l’information — en assistant de grands ingénieurs par exemple — permettait d’observer, d’écouter et d’analyser en profondeur. Aujourd’hui, tout va plus vite. C’est pourquoi je recommande aux jeunes ingénieurs de développer une vraie capacité à rechercher, recouper et contextualiser les informations, puis de les mettre rapidement en pratique afin de les intégrer à leur propre « trousse à outils ».
Les étapes essentielles :
- Écouter et diagnostiquer avant d’agir
- Structurer ses priorités (dynamique, image stéréo, équilibre spectral…)
- Travailler par passes successives
- Valider ses choix sur différents systèmes d’écoute et à différents niveaux
Au final, la méthode n’est pas une formule magique : c’est un cadre souple, nourri par l’expérience, qui aide à faire les bons choix au bon moment.

Conseils aux futurs professionnels
Quel serait ton meilleur conseil pour une personne qui débute dans l’ingénierie du son aujourd’hui ?
Entretenez une curiosité active. La capacité à explorer et à écouter des genres variés — y compris en dehors de sa zone de confort — est essentielle. Curieusement, aimer la musique, ça s’apprend et ça se cultive.
Plus votre culture sonore est vaste, plus votre jugement devient fin et pertinent.
Ensuite, trouvez l’équilibre entre l’approche analytique et l’intuition. Comprendre techniquement ce que l’on fait est indispensable, mais savoir ressentir une intention, une émotion ou une dynamique l’est tout autant.
En résumé :
Restez curieux, écoutez beaucoup, développez votre savoir-faire… et votre sensibilité fera le reste.

©Photos : Nicolas Eschallier
