Catégorie : Entretiens

  • Entretien avec Julien Bassères

    Entretien avec Julien Bassères

    Julien Bassères est un ingénieur du son et producteur passionné, dont le travail se déploie principalement dans l’univers de la musique acoustique, du jazz et de l’enregistrement studio. Son expertise s’exerce notamment au sein du Studio de Meudon, un lieu dédié à l’enregistrement de musique acoustique de haute qualité, où il est régulièrement en charge des prises de son, du mixage et de la production de sessions pour artistes variés.

    Formation et ascension

    Julien a poursuivi une formation technique rigoureuse — consolidée notamment par son passage dans une grande école d’audiovisuel — qui lui a permis de maîtriser les aspects physiques et artistiques du son. Très tôt, il a choisi de combiner sensibilité musicale et technicité : une démarche qui l’a conduit à se spécialiser dans la captation acoustique et la conception sonore.

    Au fil des années, il s’est forgé une réputation solide comme ingénieur capable de traduire en enregistrement la présence et l’énergie d’une performance live, qu’il s’agisse de piano solo, de formations jazz, de big bands ou d’enregistrements de musique du monde. Parmi ses nombreuses collaborations figure notamment l’album Bluezz d’Édouard Bineau, pour lequel il a assuré la prise de son, le mixage et le mastering.

    Une approche sensible de l’enregistrement

    La pratique de Julien est profondément ancrée dans l’écoute : il considère que la captation sonore doit avant tout respecter l’intention artistique des musicien·nes. Cette philosophie le conduit à soigner l’acoustique des espaces, le choix des microphones et la gestion des ambiances sonores de manière à révéler la musicalité et la profondeur des performances.

    Aux studios de Meudon, il intervient régulièrement dans des configurations exigeantes, utilisant des espaces et des techniques adaptées à la musique acoustique : grands plateaux, pianos de concert, traitement acoustique des lieux, etc.

    Présence en ligne et transmission

    Julien partage aussi son travail et ses réflexions via les réseaux sociaux, notamment sur Instagram (@julienbasseres), où il publie des extraits de ses sessions d’enregistrement, des projets en cours et des moments de formation.

    Engagé dans la transmission, il participe à des formations et ateliers autour de l’enregistrement et de l’écoute musicale, convaincu que la maîtrise technique doit toujours servir la créativité et l’expression artistique.

    L’entretien

    Ton parcours : de Louis-Lumière aux studios de Meudon

    Tu es passé par l’École Louis-Lumière avant de devenir ingénieur référent aux studios de Meudon. Deux combinaisons toujours d’actualité ?

    Oui, complètement. L’école m’a construit un raisonnement, de solides connaissances techniques et surtout une soif d’innovation. Le studio de Meudon, lui, m’a appris le métier au contact direct des musiciens et des techniciens du monde entier. Ces deux dimensions restent très présentes dans ma manière de travailler aujourd’hui.

    Comment ce parcours t’a-t-il façonné, à la fois techniquement et artistiquement ?

    Louis-Lumière m’a donné une base extrêmement structurante : comprendre avant de faire, analyser avant d’appliquer. Les studios m’ont appris l’humilité et l’adaptation. Chaque session est différente, chaque musicien arrive avec son histoire, sa culture, sa manière d’entendre le son. Cette ouverture internationale est une chance immense.

    Y a-t-il des moments ou des rencontres déterminantes qui ont marqué ta manière d’écouter et de produire le son aujourd’hui ?

    Oui, bien sûr. Travailler avec des musiciens issus de cultures très différentes m’a profondément marqué. La musique acoustique permet ce dialogue. Elle met l’écoute au centre. Ces rencontres ont affiné ma manière d’être présent sans être envahissant, précis sans être rigide.

    La place du jazz dans ta vie

    Le jazz semble occuper une place particulière dans ton parcours.

    Le jazz, mais aussi toutes les musiques acoustiques : classiques, contemporaines, musiques du monde… Ce sont des univers où l’instant compte énormément.

    Qu’est-ce que cette musique t’a appris sur l’écoute, le temps, l’improvisation ou la relation aux musicien·nes ?

    L’enregistrement a un caractère presque photographique : il capte l’instant présent. Et cet instant est souvent perçu comme imparfait par les interprètes. L’ingénieur du son devient alors la première oreille. Ce rapport est précieux, sensible. Il demande une écoute fine, une attention au temps, à la respiration collective, à ce qui se joue entre les musiciens.

    Est-ce une esthétique qui influence encore ta manière de travailler, même en dehors du jazz ?

    Oui. Ce rapport humain au centre de la création dépasse le jazz. Je ne pense pas avoir fini de découvrir toutes les subtilités de ces relations. C’est ce qui rend ce métier passionnant.

    Ton apport au Studio Lab’Ut

    Au Studio Lab’UT, quel est selon toi ton rôle et ton apport spécifique ?

    Le Studio Lab’UT est pour moi au centre du tissu social et culturel de Strasbourg et de sa région. Il mélange l’innovation européenne — musique électronique, technologies immersives — avec des traditions culturelles locales, y compris tziganes. Mon rôle est d’apporter mon expérience de l’enregistrement acoustique et cette exigence d’écoute au cœur des projets.

    Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce lieu hybride entre création, transmission et expérimentation ?

    Cette hybridation justement. On peut y croiser des esthétiques, des générations, des pratiques. On peut transmettre, expérimenter, tester des formats que l’on ne ferait pas ailleurs.

    Y a-t-il des choses que tu peux y faire ici que tu ne ferais pas ailleurs ?

    Oui. La rencontre entre tradition acoustique et technologies immersives crée des possibilités uniques. On peut imaginer des croisements qui seraient difficiles à mettre en place dans des structures plus cloisonnées.

    Un conseil aux nouvelles générations d’ingénieurs et techniciens

    Si tu devais donner un conseil essentiel aux jeunes musicien·nes qui s’enregistrent aujourd’hui, lequel serait-ce ?

    Les recettes sont les mêmes depuis toujours : la source.

    Sur quoi devraient-ils ou elles être particulièrement attentif·ves avant même d’entrer en studio ?

    Le musicien, son instrument, ce qu’il ou elle raconte. Si tu prends le temps d’écouter cela et de le respecter, tu es sûr·e de ne pas te tromper. Avant les micros, avant la technique, il y a l’intention.

    Comment se démarquer à l’ère du streaming ?

    Tes conseils pour se démarquer aujourd’hui ?

    L’artiste doit raconter une histoire, développer un univers personnel. La technologie rend la diffusion simple, mais elle dilue aussi les contenus dans le virtuel.

    Et l’IA dans tout ça ? Mauvais match ou ressource ?

    C’est un outil. Comme tout outil, il dépend de la manière dont on l’utilise. Mais il ne remplace pas une vision artistique.

    En résumé ?

    Si quelqu’un connaissait la solution miracle pour émerger, cela se saurait. Pour moi, il faut rester entier, toujours.

  • Entretien avec Pierre Jacquot

    Entretien avec Pierre Jacquot

    Pierre Jacquot est un ingénieur du son, réalisateur et formateur français dont la carrière s’étend sur près de 50 ans dans l’industrie musicale et audiovisuelle. Il a eu le privilège d’être le « soundman » de grands artistes tels que Ray Charles, Peter Gabriel, Phil Collins ou Steve Lukather (Toto), tant en studio qu’en live.

    Au-delà de ses activités de mixeur et producteur, Pierre a supervisé le son de nombreux événements majeurs, dont la FIFA World Cup 2010 à Johannesburg, les NRJ Music Awards et le festival Jazz in Marciac.

    Passionné par la pédagogie, il transmet aujourd’hui son expertise en acoustique, production et ingénierie du son, notamment à travers des formations professionnelles, tout en continuant d’accompagner des projets artistiques variés.

    Ton rôle au sein des studios Lab’Ut

    Comment définirais-tu ton rôle parmi nous, entre transmission, expertise technique et accompagnement artistique ?

    Je vois précisément mon rôle comme un point d’équilibre entre la formation, la supervision technique et l’accompagnement créatif. Ayant participé à la conception et à la supervision de certains choix technologiques de ce studio, je suis naturellement engagé dans ce projet. Bien sûr, la qualité fluide et constructive de notre relation participe largement à ce sentiment d’intégration.

    Passionné de pédagogie, j’ai à cœur de partager mes méthodes et mon expérience afin de permettre à chacun de progresser rapidement et en confiance. Voir naître cette compréhension, cette « étincelle », reste pour moi la meilleure des récompenses.

    Enfin, accompagner les projets artistiques issus de ces rencontres est une réelle source de fierté. Contribuer à l’émergence de nouveaux talents et les aider à structurer leur identité sonore, c’est précisément ce qui donne tout son sens à ma mission parmi vous.

    Parcours et expérience internationale

    Tu as travaillé à Abbey Road, à Paris comme à Londres : quels enseignements essentiels retiens-tu de ces environnements d’excellence, et comment les transmets-tu aujourd’hui à nos stagiaires ?

    Et dans quelques autres d’ailleurs… Je reviens tout juste de deux semaines au Power Station à New York ! Mais c’est vrai, Abbey Road est un peu devenu ma seconde maison.

    Travailler dans des lieux d’exception impose forcément un niveau d’exigence très élevé. Ces environnements d’excellence créent des standards, des méthodes et une rigueur qui deviennent une seconde nature. Je me suis aujourd’hui spécialisé dans la prise de son orchestrale, ce qui souligne encore davantage l’importance de la rigueur et de la méthode.

    Mais ce que je retiens surtout, c’est que même ces institutions historiques sont en pleine mutation : l’industrie évolue, les workflows changent, et il faut sans cesse réinventer les espaces comme les pratiques.

    C’est précisément cet état d’esprit que je transmets aujourd’hui aux stagiaires : une combinaison de maîtrise technique, de respect des fondamentaux et de capacité à imaginer les studios et les processus de demain. J’ai la chance d’être entouré par une équipe de collaborateurs très jeunes, souvent constituée de mes anciens étudiants, ce qui m’oblige à remettre en question mes bases tout en transmettant l’exigence de ces standards.

    Nous sommes au cœur d’un secteur en transformation, et c’est ce qui rend le défi aussi passionnant que stimulant pour les futures générations d’ingénieurs du son.

    Conseils d’isolation acoustique

    Pour quelqu’un qui souhaite optimiser un espace de travail audio, quels sont les principes d’isolation et de traitement acoustique que tu considères comme prioritaires ?

    Optimiser un espace de travail audio ne s’improvise pas. C’est l’un des rares domaines où je déconseille fortement le bricolage : l’isolation et le traitement acoustique reposent sur des principes très précis, et la collaboration avec un spécialiste change radicalement le résultat.

    Les priorités ? D’abord une isolation réellement maîtrisée, basée sur la désolidarisation, la gestion des masses et l’étanchéité — trois piliers indissociables. Ensuite, un traitement acoustique cohérent, pensé autour de la géométrie de la pièce, du contrôle des basses fréquences et de la gestion des premières réflexions.

    Une idée reçue consiste à mélanger ces deux impératifs que sont l’isolation et le traitement. Même s’ils sont interdépendants, ils n’ont pas le même objectif. Trop de gens pensent qu’un studio bien insonorisé est forcément bien traité — et inversement. C’est totalement faux.

    L’expérience joue enfin un rôle clé, car les fausses bonnes idées pullulent et le bruit permanent d’Internet ne simplifie rien. Un bon espace audio, c’est avant tout une approche méthodique, mesurée et adaptée à chaque contexte.

    Choix et cohérence du matériel

    Quand on équipe un studio, comment arbitres-tu entre la qualité du matériel, son utilité réelle et la cohérence de la chaîne audio ? Quels sont tes « incontournables » à ne jamais négliger ?

    Pour équiper un studio, j’adopte toujours une approche systémique : chaque outil doit être évalué en fonction de son usage réel et de sa place dans la chaîne audio. Le maître mot, c’est la cohérence.

    Investir massivement dans un seul maillon tout en négligeant les autres est la pire stratégie possible : une chaîne n’est jamais plus solide que son élément le plus faible.

    Mes incontournables ?

    • Une conversion exemplaire
    • Une écoute fiable
    • Une alimentation propre et stable
    • Un environnement acoustique parfaitement maîtrisé

    Tout le reste découle de ces fondamentaux.

    Et là encore, les « conseils miracles » trouvés en cinq minutes sur Internet font souvent plus de mal que de bien. Construire une chaîne cohérente demande du recul, de la méthode et une vision globale de l’écosystème audio, bien plus que l’accumulation impulsive de matériel. C’est d’ailleurs à la fois le charme et le talon d’Achille de notre rapport à l’équipement audio professionnel : l’affect que nous y mettons.

    Méthodologie de travail en studio

    As-tu développé une méthode particulière pour aborder un mix ou un enregistrement ? Quelles sont les étapes clés que tu recommandes aux ingénieurs en devenir ?

    Chaque mix ou session d’enregistrement est un cas particulier. Notre métier reste avant tout un métier d’artisan, où l’écoute, l’intuition et l’expérience priment sur les recettes toutes faites.

    Avec le temps, j’ai compris qu’il n’existe pas de méthode unique, mais plutôt un ensemble de réflexes. La gestion du temps et de l’envie est primordiale : il n’est pas naturel de rester des heures en écoute intensive sur un morceau de trois ou quatre minutes. Cette répétition crée une érosion de l’attention qui finit par nous couper de nos intuitions.

    Je conseille donc de mixer relativement vite et de fragmenter les sessions de travail afin de restaurer de la fraîcheur d’écoute.

    La notion de diagnostic est également essentielle : il ne sert à rien de déployer une technique virtuose dans un contexte que l’on a mal compris.

    Traditionnellement, la « digestion lente » de l’information — en assistant de grands ingénieurs par exemple — permettait d’observer, d’écouter et d’analyser en profondeur. Aujourd’hui, tout va plus vite. C’est pourquoi je recommande aux jeunes ingénieurs de développer une vraie capacité à rechercher, recouper et contextualiser les informations, puis de les mettre rapidement en pratique afin de les intégrer à leur propre « trousse à outils ».

    Les étapes essentielles :

    • Écouter et diagnostiquer avant d’agir
    • Structurer ses priorités (dynamique, image stéréo, équilibre spectral…)
    • Travailler par passes successives
    • Valider ses choix sur différents systèmes d’écoute et à différents niveaux

    Au final, la méthode n’est pas une formule magique : c’est un cadre souple, nourri par l’expérience, qui aide à faire les bons choix au bon moment.

    Conseils aux futurs professionnels

    Quel serait ton meilleur conseil pour une personne qui débute dans l’ingénierie du son aujourd’hui ?

    Entretenez une curiosité active. La capacité à explorer et à écouter des genres variés — y compris en dehors de sa zone de confort — est essentielle. Curieusement, aimer la musique, ça s’apprend et ça se cultive.

    Plus votre culture sonore est vaste, plus votre jugement devient fin et pertinent.

    Ensuite, trouvez l’équilibre entre l’approche analytique et l’intuition. Comprendre techniquement ce que l’on fait est indispensable, mais savoir ressentir une intention, une émotion ou une dynamique l’est tout autant.

    En résumé :

    Restez curieux, écoutez beaucoup, développez votre savoir-faire… et votre sensibilité fera le reste.

    ©Photos : Nicolas Eschallier